Chapitre 5 – D’importantes décisions

De Caernarfon à Pwllheli (première nuit à l’ancre, second échouage, moments de doute, amitié… et décisions corollaires)

Notre ami John étant retourné à ses affaires, Gina, qui s’était remise de sa difficile traversée de la Mer d’Irlande, était désormais mon Premier Officier.

Notre prochaine étape devait être Pwllheli, de l’autre côté de la péninsule de Lleyn , quelques 62 miles plus loin.
Une des première tâches fut d’appendre à prononcer Pwllheli. Cela restait un énigme pour moi, mais en faisant abstraction de l’orthographe du mot, ça allait mieux (on prononce un truc comme Pithelly).

Une autre tâche préliminaire était de nous affranchir des contraintes de marée. Le passage de la barre de Caernarfon impliquait de quitter la marina à une heure inopportune, alors nous avons pris les devants pour la traverser, et passer la nuit à l’ancre à Pilots Cove, une petite baie abritée sur la côte sud de Llandwyn Island. Cela nous permettait de partir de bonne heure le lendemain matin.

Nous quittons Caernarfon, Gina sourit encore...

Nous quittons Caernarfon, Gina sourit encore…

En faisant de grands signes d’adieu à Natalia et Marc, nous avons quitté la marina de Caernarfon dans l’après-midi du 17 août. Nous y étions arrivés 6 jours plus tôt.
Nous étions à Pilots Cove une heure et demie plus tard, et nous nous sommes préparés à passer notre première nuit à l’ancre.

Par crainte d’être ancré trop près des rochers, j’ai sans doute jeté l’ancre trop loin de la rive, et le mouillage s’en est trouvé bien plus inconfortable qu’espéré. La couchette dans la pointe avant amplifiait le tangage et le roulis du bateau. J’avais des cauchemars, je nous voyais dérivant vers les rochers. Je me suis réveillé plusieurs fois, à l’écoute de bruits inquiétants que nous n’étions pas habitués à entendre.
Pourtant, chaque fois que je sortais la tête par la descente, il y avait toujours la lumière du phare et les flashes de la cardinale sud qui me montraient que nous n’avions pas bougé.
Ce ne fut pas une nuit reposante.


Au petit matin, je me suis servi pour la première fois de notre guindeau manuel. Remonter 45 mètres de chaîne d’ancre fut un énergique exercice matinal.

Une légère brise fut plus qu’il m’en fallait pour hisser les voiles. J’en avais assez de faire du moteur.

Nous avons mis le cap sur Bardsey Island, que nous avions décidé d’arrondir largement, plutôt que de se risquer dans l’étroit passage du Bardsay Sound, passage réputé difficile en dehors d’une heure de marée précise.

Malheureusement, la visibilité était médiocre et le ciel nuageux.
Malheureusement, le vent faiblissait et la houle commençait à enfler.

De mauvaise grâce et avec force jurons, j’ai affalé définitivement les voiles, 2 heures à peine après avoir levé l’ancre.

Une journée de moteur pénible et monotone s’en est suivi. Les vagues nous frappaient à nouveau à 90 degrés sur tribord. D’énormes efforts sur la barre étaient nécessaires pour conserver le cap.


Il est devenu évident que Gina ne pourrait pas maîtriser le bateau, même pour un court moment.

Elle était malheureuse de ne pouvoir m’être d’aucun secours. La côte était à peine visible à travers la brume. La croisière était inconfortable, tout sauf agréable. Il n’y avait rien qu’elle puisse faire, à part endurer, cramponnée au cockpit en attendant que le temps passe. La voir ainsi, sa tête sur ses mains accrochées au bastingage, me procurait un triste sentiment d’échec. J’avais promis de belles vacances le long de jolies côtes, de tranquilles navigations sous nos voiles de jonques…

Mon esprit commençait inexorablement à se faire à l’idée que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi.


Une fois contournée Bardsey Island et faisant route à l’est, nous avions la houle dans le dos. Tenir la barre restait un job à plein temps. Nous avons eu pendant un moment une bande de dauphins filant le long de notre coque. Un timide soleil se couchait derrière nous.

L’obscurité s’installait alors que nous approchions de Pwllheli. Une pluie fine commençait à tomber, rendant la visibilité difficile. J’essayai de contacter les autorités portuaires, par téléphone et par VHF. En attendant une réponse qui n’arrivait pas, nous faisions des ronds dans l’eau devant le chenal, tout en évitant les bouées de casiers des pêcheurs. De guerre lasse, j’ai décidé d’entrer dans le port, et d’improviser lorsque nous y serions.

A travers la pluie, je voyais les lumières rouges et vertes balisant l’entrée du chenal. J’ai visé entre les deux. Au passage de la balise rouge, le bateau s’est soudain immobilisé, avec ce raclement caractéristique que j’avais déjà entendu une semaine plus tôt.

A nouveau, j’essayai pleine puissance en arrière, puis en avant, mais nous étions bel et bien échoués.


C’était la cerise sur le gâteau. Il restait 2 heures avant la marée basse. Le bateau a commencé à gîter sur bâbord. J’étais furieux de ne pas avoir eu d’instructions de la part de la capitainerie pour entrer dans le chenal. J’ai finalement pu avoir une personne de la marina au téléphone, qui m’a dit ne rien pouvoir faire pour nous et m’a conseillé d’appeler par VHF les garde-côtes d’Anglesey.

Je me trouvais un peu ridicule d’appeler ces gars-là pour un simple échouage, mais ils ont traité mon appel avec beaucoup de sérieux. Demandant s’il y avait des blessés à bord, si nous avions assez d’eau et de nourriture, et si nous étions capables d’envisager rester à bord jusqu’au retour de la marée . Ils ont mobilisé un canot de sauvetage pour évaluer notre situation, qui est effectivement arrivé 20 minutes plus tard avec 3 personnes à bord.

Ils ont inspecté la coque du bateau, sa quille, son gouvernail. Nous ont demandé si nous allions bien, et de quoi nous pourrions avoir besoin, sont descendus dans l’eau pour mesurer de combien le bateau allait encore s’incliner. Ont pris notre ancre pour aller la poser 40 mètres plus loin, afin que nous ne dérivions pas quand le bateau serait à nouveau à flots. Nous ont demandé si nous voulions descendre à terre, puis ont insisté pour que nous les rappelions au moindre problème.

Ces gars sont des volontaires. Ils ont été extrêmement professionnels, tout en faisant preuve d’une impeccable amabilité. Je ne saurais dire combien nous avons apprécié leur intervention.

Nous avons jugé que nous pouvions attendre le retour de la marée. China Blue a fini par se coucher complètement, de 40 degrés sur le flanc. Gina et moi ne parlions pas. Bien que j’aie confusément entendu marmonner quelque chose comme « chercher un vol retour » …

Une heure et demie plus tard, les garde-côtes nous ont rappelé sur la VHF pour savoir si nous avions besoin d’assistance.

Six heures et demie après notre échouage, China Blue était à nouveau à flots.

J’ai eu le droit de remonter encore une fois 40 mètres de chaîne avec le guindeau manuel, puis nous sommes entrés dans le port. A 4 heures du matin, nous amarrions China Blue au premier ponton qui s’est présenté. Comme ils nous l’avaient demandé, nous avons appelé les garde-côtes pour leur dire que nous étions en sécurité.


Le matin suivant fut un mélange de doute, de confusion, de remise en question. Nous avons revu toute la situation depuis le début. D’un commun accord, nous avons décidé que Gina ne serait plus mon premier officier, ni même mon matelot. Elle abandonnerait le voyage, c’était la meilleure décision. La dernière des choses que je souhaitais, était de la dégoûter complètement de China Blue et de la voile en général. Gina a toujours fait preuve de force, ne rechignant jamais  à m’accompagner dans mes impulsions les plus bizarres, respectant toujours mes envies et mes rêves. Je ne voulais surtout pas altérer cette belle qualité.
Nous avons donc décidé qu’elle rentrerait en avion. Elle n’aurait pas beaucoup profité de ses vacances…

Puis nous avons réfléchi au sujet de China Blue. Toutes mes économies « de loisir » avaient été largement englouties dans l’aventure. Combien pourrions nous encore nous permettre d’y ajouter, pour en faire un bateau que nous aimerions?
Nous avions encore environ 660 milles à parcourir, et rien n’allait s’arranger, ni le temps, ni le vent, ni les conditions de mer. Il allait être frustrant d’avoir à naviguer au moteur pour le reste de notre voyage.
Valait-il la peine de continuer?

Nous avons sérieusement évoqué un possible abandon et la séparation d’avec China Blue.
Pas besoin de préciser que nous avions le… China blues.

Le pouvoir de l’amitié.
Marc et Natalia nous ont appelé pour savoir où nous étions. Pour une raison inconnue, le site marinetraffic.com, sur lequel ils suivaient notre position via l’AIS, nous montrait toujours vers Bardsey Island. Ils ont vite décelé notre trouble. Le soir-même, ils ont parcouru les 40 kilomètres les séparant de Pwllheli pour être avec nous. Ce fut un moment de réconfort. Puissent-ils être ici remerciés pour avoir été à nos côtés dans ces moments de désarroi.

Mes nouveaux cordages en place.

Mes nouveaux cordages en place. (notez, en bas à droite, l’état du panneau de descente…)

Des décisions furent donc prises. Nous allions rester quelque temps à Pwllhelli. J’attendais la livraison de cordages que j’avais commandés pour remplacer tous les erseaux des voiles. Gina tenait à rester avec moi jusqu’à ce qu’elle ait la certitude que China Blue était en état de reprendre la mer.

Je devais encore trouver un nouvel équipier.
Plusieurs annonces postées sur différents sites n’ont donné aucun résultat, à l’exception d’un gars de Londres. Il avait l’air correct et volontaire, et était prêt à me seconder pour tout le reste du voyage, mais au dernier moment il a dû décliner mon offre à cause d’une potentielle infection au Covid.
Rien n’était donc réglé, et je devais encore attendre à Pwllheli.

Le pouvoir de l’amitié?
John, mon premier équipier, avec qui je restais en contact, a reporté toutes affaires courantes avec à peu près ces mots: « Je ne vais pas te laisser dans cette mauvaise situation. » !

China Blue aura passé 12 jours à Pwllheli.

Gina n’était plus là, mais avec John de retour à bord, nous étions prêts à repartir.

(À suivre)

Parce que j'aime encore trop cette image....

Parce que j’aime encore trop cette image….

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